dimanche 22 décembre 2013

Fin de série.



Les 807 me gonflent. 807 par ci, 807 par là 
807 rides à mon front, 
807 cordes à mon arc, 807 fils à ma patte,
807 cheveux dans ma soupe, 807 sucres dans ma tasse, 
807 roues à mon carrosse, 807 barreaux à ma prison.   
J’ai décidé de les recycler.


En 106
En 206
En 306 et même en 307 
En 403 (pas encore au musée, les 404 non plus j’espère)
En 806 (avant J.C. Bien malin qui trouvera.)
En 800 (après J.C. Question de rattrapage.)


Je pourrais allonger la liste. Mais on se  fatigue à force, on vieillit. 
D’autant, comme dit le poète,  qu’il en restera toujours un, 
et celui-là je ne vois vraiment pas comment le recycler. 
Le vieux Citron immatriculé 807 MOR 23 
(et oui, c’est la Creuse, alors creuse, fossoyeur) 
 aux rideaux  noirs et aux vitres teintées ?

























C'est mon fourgon mortuaire.


jeudi 19 décembre 2013

Bas les pattes


         « J'en ai marre, ras-le-bol de toutes ces pressions sur mon corps. Ras-le-bol, vous entendez ! Foutez-moi la paix. Laissez-moi tranquille. Barrez vous bande de salopards !!


          Ah c'est quoi ? Une boule anti-stress. Ah une boule anti-stress ?  Oui une boule anti-stress. C'est cool, montre. Et vas y que je te pressurise, que je te malaxe, que je te fasse rebondir 807 fois sur le sol, que je te l’écrase avec les pieds. Bas les pattes bandes de dégénérés ! Ça vous arrive de vous demander comment je vis cela ? Bande d’égoïste. Ras-le-bol de ce statut de Boule anti-stress. Stop la maltraitance. STOP.


        Je me sens comme une éponge. J'absorbe tous vos stress, vos malheurs. Avec vos mains sales. Oui vos mains sales, vous avez des mains sales. Puantes, malodorantes. Honte à vous. Mais arrêtez de vous lamenter sur votre sort bande de rats d'égouts. Soyez déjà content d'être en vie. Est-ce que vous méritez de vivre ? J'ai envie de dire non. Non, bande de clochard, de moins que rien, d’handicapés de l'existence. Moi, j'étais une boule anti-stress propre et clean au départ. J'étais bien dans mon emballage d'origine, toute droite sortie de l'usine. Et regardez maintenant comment je me porte ? Je me sens sale, déformée, dégoutante.


        Secouez-vous un peu bande de clébards. Et arrêtez de calmer vos angoisses sur mon corps ! Regardez ce que je porte sur la peau plutôt que de me maltraiter. Elle est là la clé. Cette carte du monde, regardez là. Contemplez-la. Regardez tous ces territoires à explorer plutôt que de vous lamenter sur vos vies minables, vos petits bobos du moment, petit train-train à deux balles. Hors de ma vie, oust. Partez. Allez, partez à la découverte du monde. »



lundi 9 décembre 2013

la dette


       Â quarante deux ans, je mène une existence de rêve. Je suis marié à une femme que j'aime et nous avons deux enfants adorables. Nous habitons une grande et belle maison située au 807 de la rue des églantines dans une banlieue chic proche de Paris. Récemment, l'achat d'un chiot nommé Hector n'a fait qu'accroître notre bonheur familial.

       Mardi dernier, quelque chose s'est passé. Il faisait beau et je suis rentré beaucoup plus tôt que d'habitude de mon travail. Horreur. J'ai découvert notre chien crucifié sur la porte d'entrée. Son dos était plaqué à mi-hauteur, les deux pattes avant en croix cloués par deux crochets en fer et celles de derrières suspendues dans le vide.


        Du sang coulait le long de la grande porte blanche. On aurait dit une toile du peintre Haskorwich dont j'avais vu les peintures abstraites dimanche dernier au musée. Le sang s'écoulait par terre et s'enfonçait sous le paillasson où était écrit Welcome. J'ai sortie mon smartphone de ma poche et ouvert l'application réveil. Je l'ai fait sonner à 17H30. La vie devait continuer, il ne fallait pas que j'oublie d'aller chercher les enfants à l'école tout à l'heure.


        La mort de mon chien avait quelque chose de prémonitoire. Tout allait trop bien jusque là. Je savais qu'un jour, je devrais rendre à la vie tout ce qu'elle m'a donné.




Louis Lascoin

mercredi 4 décembre 2013

Objets


               Cornaline se demande 807 fois par jour comment on fabrique les objets, tous les objets : tables, chaises, crayons, mais pas seulement : comment on fabrique l'eau, l'école, les arbres…


               CORNALINE — C'est où l'époque ?
               MOI — L'époque ?
 

               CORNALINE — Oui, l'époque où y'avait pas de voitures, c'est loin pour y aller ?


               Et nous marchons, d'usine désaffectée en usine délocalisée, dans les espaces vides d'un monde qui ne produit plus, ignorant d'où viennent les choses.


                Heureusement, il nous reste les écrans : 

CORNALINE — Oh non, ça pixellise encore… Les pauvres n'arrivent plus à danser. Ah, ça y est ça pique plus Célise ! 

mardi 3 décembre 2013

Dépression saisonnière

              Même si vous ne l’imaginez pas, l’automne approche, à grands pas, avec son cortège de feuilles mortes, de couronnes mortuaires, de pierres tombales, de spleen et autres dépressions saisonnières. Aussi, afin de vous redonner la joie de vivre pendant qu’il en est encore temps, je vous propose de lire ceci : « J’aime la vie ! », se dit-il avant de se trancher les veines avec un couteau de survie de marque suisse ; mais il ripa sur sa planche à découper et débita en 807 rondelles régulières une blatte qui passait par là.


                « J’aime la vie ! », se dit-il au moment de se pointer un révolver sur la tempe ; mais il glissa et la balle fila, par la fenêtre — parcourant quelque 807 mètres à vol d’oiseau —, pour se loger dans la tête de Yoyo, le canari d’à côté. « Funeste accident de chasse ! », pensèrent ses propriétaires. 


               « J’aime la vie ! », se dit-il en approchant deux doigts d’une prise de courant ; mais il fut précédé de quelque 807 nanosecondes par Nono, son lapin nain tout heureux d’avoir rongé la rallonge de l'halogène. Pas de pot le lapin. « J’aime la vie ! », se dit-il en tendant une main tremblante vers le tube de barbituriques ; mais il tomba de l'étagère à pharmacie pour répandre son contenu sur la moquette. Socrate, son chien fidèle, en 807 coups de langue, se chargea de nettoyer les dégâts, avant de s’écrouler, bave aux babines, raide comme une saillie ! 


               « J’aime la vie ! », se dit-il en traversant la baie vitrée ouverte de son salon à l’instant où sa corpulente voisine marchait péniblement jusqu’à sa porte, numéro 807. Elle mourut sur le coup — coup du lapin — servant de moelleux coussin d’air à son aimable voisin. Finalement, il se dit que ce n’était pas le meilleur jour pour partir. Il recommencerait demain. On ne sait jamais, avec un peu de chance les nombres lui seront favorables.

samedi 30 novembre 2013

Top tulle.


           807 : C’est…Embrssé. J’ai dit embarrassé. Avant je voulais dire que- La gêne. J’étais gêné. C’était avec une ortie la première fois. J’y repense souvent c’est plutôt normal non de vouloir remonter à ses origines de savoir ce que tout le monde sait confusément sans être sûr de quoi et pourtant en croyant que c’est là attendant  une occasion de remonter et de s’installer. Tout a commencé là, je crois…Il y a cinq ans, on m’a dit que je devais me lancer.  J’y repense mais- 


            Cela ne me gêne pas de parler de ça. J’ai compté les fois. J’ai essayé de parler plusieurs langues, de donner des rendez-vous, de me faire prendre en photo. Je me suis même décomposé. Il y a en a qui parlent de transformation. Non. Je n’y crois pas. J’étais là. J’attendais juste mon tour. 804, 805 et 806 peut-être, mais moi, je voulais parler, m’exprimer, choisir mon sujet de conversation. Etre au centre de-


            J’ai poussé au crime. Je susurrais des insanités. Je ne m’en serais jamais senti capable. On dit bien que c’est-Je ne m’en souviens plus très bien. Je ne suis pas sérieux…



            Qu’est-ce que j’ai dit déjà ? Qu’est-ce que je vous ai dit déjà ?

vendredi 29 novembre 2013

Quand la réalité s’invite

    Raymond Penblanc | Femme à la robe rouge

            
          Elle s’appelle Hélène, elle a pour mari Jean-Marc, pour fils Johan, pour fille Émilie et pour nom Lester, c’est encore gravé sur la plaque de cuivre. 


          Hélène Lester. Hélène Lester. Hélène Hélène Lester. Il s’amuse à répéter son nom, comme la mer à ressasser ses vagues. Une petite lumière est restée allumée en haut de l’escalier conduisant au jardin, oubliée sans doute car on ne saurait y voir un signe, un message codé. Ou alors, tel le petit œil rouge des églises, c’est qu’elle témoigne d’une présence, et qu’elle se tient là tout près, Hélène, Hélène Lester, accoudée à la nuit.




1ère mise en ligne et dernière modification le 22 juin 2013.
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dimanche 24 novembre 2013

Bascule

Le mousse se plaint des règles que l’on applique dans la maison : pas d’écran avant la fin du petit déjeuner, plus d’écran après 18 heures 30, tandis que des jurisprudences savamment négociées ponctuent l’entre deux. Mais cette fois c’en est trop, Arthur fomente une révolte. Pensez donc, c’est l’heure de lever le pied et il est en train de réorganiser son village. Son village ? Un village sur Clash of clans, un jeu de stratégie. Le but est de construire autour d’un tilleul une église, une épicerie, un cimetière, des latrines. C’est aussi attaquer les ressources des autres villages, créer un clan et beaucoup, beaucoup d’autres choses. Arthur me montre un dessin, c’est le plan de son niveau hameau, le temps presse, son truc est super, il est est à deux doigts de la catastrophe. Je le crois. - Je n’ai pas assez de remparts et de fortifications pour le protéger efficacement. On ne pourrait pas faire une exception ? Il est 18 heures 30, l’exode rural n’est décidément plus qu’un souvenir.

Je suis né à la Source, le matin ou le soir, plus personne ne le sait, ceux qui le savent sont morts. C’était au mois d’août, le 6 de l’année 1955, je n’en sais pas plus, c’est amplement suffisant. Nous recevons ce soir un faire-part qui nous réjouit, une petite cousine est née. Le père et la mère précisent l’heure et la minute, 8 heures 07, je fronce, comme s’ils savaient ce que naître veut dire. C’est tout un monde qui disparaît soudain, le travail de l’horloger, l’imprécision les roues dentées. Et je ne dispose d’aucun moyen pour me consoler et m’opposer à ce pathétique. Je n’aime pas ça, la naissance confine à un punctum.

Je regrette chaque jour davantage la disparition des baptêmes, des confirmations, des communions, des doubles naissances, des fondations et des refondations.


mercredi 20 novembre 2013

En tout cas, on l'espère.

En partant ce matin de novembre, il ne fait plus gaffe. Ni au trafic, ni à la trouée de soleil, ni à son rêve où le monde était perdu.




Il traverse le boulevard des Maréchaux en courant, le tram arrive dans un grincement assourdi.




Au café des sports, il avale le même café trop serré qu'hier et qu'avant hier. Exceptionnellement il demande un verre d'eau et vous savez quelle heure il est ? - Huit heure sept minute très exactement, chuinte la patronne aux yeux cernés.







Il dessert son écharpe grise et déboutonne le premier bouton de sa veste avant de s'élancer dans la rue animée.




jeudi 14 novembre 2013

2074



               
              À l’origine, la tortue était sphérique. Elle formait même un globe autonome et suffisant qui en tout point tournait le dos à la Terre.
Éric Chevillard (6.11.13)


            La tortue lutte toujours pour se faire entendre, même entre les mains musicales d’un fin luthier — amateur de Ginger ale et de bowling —, qui lui plante deux doigts dans les narines, avant de la lancer sur la piste au lièvre. Strike ! La tortue a dézingué deux gardiens anglais de la paix dressés devant Buckingham Palace. Deux bobbies — qui ont vu que la bête avait fait bobo aux bons soldats — tentent de la saisir par la carapace, aussi glissante que les piquants d’un hérisson tissé au crochet sur une tapisserie d’Aubusson. Résultat, elle a réussi à se faire la malle en passant sous le ventre enfumé d’un taxi londonien. Puis, elle a roulé, a divinis*, dans les avenues pentues de San Francisco, car, fluctibus opes*, et là voilà sur le sable chaud, sa centenaire carcasse dévorant des yeux les eaux bleues de l’océan. Ah ! L’instinct ! Elle brasse à s’en rompre les pattes ; en fait, elle creuse un bout de plage, afin d'y déposer ses œufs précieux qui, au grand jamais — parole de scaphandrier —, ne serviront pas de boules pour une bachique partie de pétanque sur la côte marseillaise, au milieu des tièdes bouffées de pastis.



       Son devoir accompli, la tortue tourne le dos à la terre pour couler à pic au sein du Pacifique, loin des jeux de main de ces vilains humains…


*A divinis « Hors des choses divines. »
*A fluctibus opes « La richesse vient de la mer. »

lundi 11 novembre 2013

Strip-tease.

               Comme elle prétendait posséder le secret de la vie bien enfoui dans le fond de son cœur,  je décidai de la déshabiller. De la déshabiller tout entière. 



                La sachant frileuse, je ne m’étonnai pas de la trouver emmitouflée sous trois manteaux fourrés. Je ne m’attardai pas à identifier quels animaux sauvages détenaient autrefois ces fourrures. J’étais trop désireux d’enlever le reste afin de parvenir le plus rapidement possible à la révélation espérée. Une dizaine de pulls de plus en plus fins se succédèrent. Comment faisait-elle pour supporter tout ça ? Suivirent autant de chemisiers encore plus fins (je comptais toujours, tout en commençant à m’impatienter.) Ce qui ne semblait pas être son cas. Sa patience avait beau confiner à la passivité, je m’efforçai de prendre exemple sur elle. 



                 Quand j’atteignis sa peau, force me fut de constater qu’elle était  fagotée comme un oignon, que j’entrepris d’éplucher aussitôt, surpris de ne pas mettre à jour le réseau arachnéen des nerfs et des vaisseaux, encore moins de voir affluer  le sang. Car elle ne saignait pas. C’était sûrement ça, son secret. Je continuai à l’éplucher consciencieusement, comme si je feuilletais les pages d’un livre. Peau après peau, page après page, j’agissais tel un somnambule, je ne la voyais même plus. Tout était si simple, si facile,  les peaux se décollaient toutes seules. A la huit cent septième 





elle avaitdisparu.



mercredi 6 novembre 2013

Le silence de 807 vagues



             Le fracas mécanique des vagues lui détraque le système. La soif le possède. Olivier part sur la gauche. Essuie le rideau acide qui dégringole sur ses yeux. Encore une étendue blanche, intacte à traverser. La chaleur de 807 grains de sable s’imprime sous ses pieds. L’homme sort une paire de ray ban de sa besace, la cale sur son nez, avance en direction des dunes lointaines. Rejoindre sa caisse et se barrer de cette foutue plage. Sa gorge est desséchée. Et ces putains de vagues qui n’arrêtent pas de se fracasser. A trois cent mètres devant, une tache sombre. Un peu vouté, l’homme avance jusqu’à distinguer une silhouette accroupie… près de quoi ? 


            Comme un corbeau immobile sur une tige noire, un robinet. Olivier allonge le pas, trébuche, se redresse tout en accélérant, personne ne lui a parlé de ce point d’eau, il déglutit, il va s’élancer pour courir…Un robinet. 


            La silhouette se tourne lentement, une face sombre, deux yeux qui le regardent durement, un sourire en biais qui lui rappelle quelqu’un…Le pêcheur croisé il y a plus de trois jours, à la sortie du village. Qui a craché à coté de lui en marmonnant une phrase incompréhensible. Le pêcheur se lève devant le robinet, tête baissée, regard opaque qui défie, noirceur qui s’enfonce dans son crâne desséché. L’homme s’arrête. Serre les poings. Pourquoi l’autre fouille dans sa djellaba ? Et en sort un couteau. Les rayons du soleil convergent en bloc sur la lame d’acier, insupportable l’éclat qui rebondit. L’horizon s’efface. La main de l’homme tâtonne dans la besace, agrippe le revolver, jamais eu aussi soif, à vingt mètres viser l’autre dans l’éblouissement. 


           Appuyer sur la gâchette brûlante, la déflagration fait enfin taire les vagues, appuyer encore, encore, le silence résonne l’autre s’effondre mollement sous le robinet, gros sac sombre jusqu'où une goutte étire sa verticalité. Minuscule miroir éphémère où tremble sa face écarlate.



mardi 5 novembre 2013

La folle. (Chaim Soutine)



             Dans mon corps cette femme voutée, la courbure de son dos collée à la mienne, et son cou rentré, absent, sa tête posée directement sur les épaules. Dans mon corps, son corps tassé sur lui-même, son corps replié, faisant tout pour ne pas être vu, caché, dissimulé dans un vêtement informe et lâche, un corps qui voudrait disparaître, comme aspiré de l’intérieur, au niveau du sternum, un vide qui vous emporte et vous dissout.


          Dans ce corps le visage est absent, même si on ne voit que lui tans sa peau est blanche, ses yeux immenses, sa bouche rouge, un corps au regard vide, tourné vers le bas, un corps tout en dedans, dedans du mien, dedans du sien.



          Et les mains pliées, doigts recourbés sur le vide du dessous, cuisses et genoux gommés sous le bleu de la robe, massives mains d’hommes sur ce corps de femme, pendantes et molles, mollusques mains inutiles et douces, qui ne saisissent rien sinon les 807 motifs du désespoir.

dimanche 3 novembre 2013

Intermède d’automne


        La saison de la chasse, ça a déjà commencé ? 


        Le vieux avait enregistré vingt ans de l’émission Des chiffres et des lettres.  Collection de vidéocassettes comme on en fait plus. Étiquetées, toutes, et tapissant du sol au plafond le couloir du vieux terrier. Nimbé de la lumière bleutée de l’écran télé, capté par le direct de son émission, il se redressait dans son canapé, comptant sur ses doigts et sur ses phalanges, se pourléchant afin de s’aider au résultat : plus, plus plus, moins, plus encore, moins moins, plus plus. Comme s’il braconnait dans la forêt des nombres. Soit cinquante plus un multiplié par huit multiplié par deux auquel on soustrait neuf, et voilà qu’il obtient 807, vous me suivez ??  


          Je déteste le mot kyrielle. Plein de gens l’emploient. Dans mon imaginaire, mon petit dico  personnel, certains mots viennent se prendre dans mes cheveux en hurlant à bas bruit. À cet endroit-là, là où ça vient vriller mon tympan, kyrielle côtoie crécelle, querelle à gauche et Kiri -le clown- à droite, bretelle n’est pas très loin dans l’arborescence, mais pas au même étage. Rien, à première vue, pour sauver ce mot-là, plutôt l’engloutir dans les eaux sombres. Hallali !


          Le vieux, oui, me suivait, il me devançait même. Qu’est-ce qu’il pouvait bien aller foutre dans les chemins des 807 ? Il savait pas que c’était un territoire libéré ? Chasse gardée où ne pénètrent que quelques allumés du clavier, ou des Camillophiles historiques ?? Je ne parle que de ce que je connais, hein. Les pères fondateurs, les histoires de brins d’herbe ou d’orties, on me les a pas présentés. 
Pour revenir au vieux, y’a des gens qui n’ont idée de rien. Et quand je dis rien, c’est tellement rien de rien que... On n’a pas le temps de regretter. On s’exécute, et voilà. 
Le compte est bon : un vieux, mort d’avoir trouvé 
Le calcul mental peut tuer 
Les manchettes des journaux battant au vent et aux devantures des kiosques s’étalaient. Criblé de balles, le vieux –le journaliste ne mentionnait même pas le nombre de balles, tout d’un coup, un peu frileux, un peu superstitieux, il envoyait au front le stagiaire qui, lui, osait parler de chevrotine, de gibier, même de gibier à peau…  
Maintenant c’était les lettres-voyelles-consonnes, et je vous jure que le vieux rabattait à tout va et venait de trouver huit lettres, et que le mot qu’il ânonnait, c’était  k-y-r-i-e-l-l-e. 
Y’a des signes qui trompent pas.  
P’pa, j’ai dit, ton dîner, tu te le feras chauffer tout seul, ça me gave. Garde-toi un peu de neurones pour quand tu seras très vieux. Et j’ai claqué la porte tellement fort que le vieux a sursauté, je suis sûre qu’il a sursauté. 





mardi 29 octobre 2013

Pigeon ?

En tout cas le nid de poule précède l'omelette.
(Éric Chevillard - 26.10.2013)
 

          J’ai visé un premier pigeon... et j’ai tiré ! Un deuxième... et j'ai tiré encore ! J’avais froid... faim, et je voyais tout en noir. J’étais seul… Puis en regardant ma montre, j’ai comprisUn peu comme si j’avais un don de double vueEh bien ! Les pigeons n’étaient pas des sortes de volatiles gris, mais des hommes — mes chefs de production. (Ça me fait rire, maintenant !) C’est vrai qu’ils ressemblaient tous les deux à des pingouins dans leur costume sombre.

                 
        J’ai encore marché, longtemps, dans la rue, vraiment très longtemps. À un moment, j’ai levé la tête vers le ciel : il avait disparu. Alors, j’ai couru comme un dingue ! Je faisais sûrement un cauchemar : les cadres n’avaient pas pu me foutre à la porte après vingt ans de bons et loyaux services.



          Quelle crise ? L’année dernière, pendant son discours devant tout le personnel, le Directeur nous avait expliqué que notre boîte « c’est du roc, du solide ! » Sa voix résonne encore dans ma tête lourde. Merde ! Voilà  807 poulets, mais je ne veux plus tirer ; et puis, ce ne sont pas des poulets, mais des flics. Ils me menottent et me mettent en cage. J’ai froid... faim, et je vois tout en noir...

dimanche 27 octobre 2013

clôtures









             Samedi, une heure moins dix. Ronronnement répétitif d'un marteau piqueur au loin. 
Une heure déjà que l'attente n'a plus court, que tu t'es remis en route. Pieds refroidis. 
Marcher au ralenti. 
C'est quoi cette rue ? Chaque pas une montagne, ne plus rester dehors...Grelotter un peu. 
Des clôtures, longer des clôtures, Vertige, un peu. Se casser la gueule, ça met à plat. 
La faim gargouille. Chaque pas, distance qui rétrécit celle entre le marcheur et une quelconque porte entrouverte. 
Trimballe ta carcasse jusqu'au numéro 8. Que quelques pas. Avance donc. Quand même pas difficile. 
Qu'est-ce qui colle aux pieds, trottoir et les feuilles jaunes éparpillées. Marche, juste ça. 
Contracte le mollet droit, craquement de rotule. En face les numéros impairs. Le 7. 
Y aller, nom de dieu, y aller. 
Se secouer. Personne d'autre que toi dans le rue à l'heure du repas. Calme funèbre 
à part le ronronnement métallique. 
S'enfoncer dans un rêve yeux entrouverts. Traverser rue. Pied au-dessus du trottoir. Effort. 
Sésame qui fera s'exaucer... 
Maintenant. Numéro 7. Ding-dong aigre, sonnette, plus de marteau piqueur au loin.




vendredi 25 octobre 2013

Le gué.

Dans le brouillard. J’avance dans le brouillard. Je marche depuis un moment. Le phare d’une voiture m’agrippe. Agrippe l’asphalte de la route devant moi. Puis s’évanouit. Je suis un funambule sur mon chemin. Je retiens mon souffle. Je fixe l’obscurité devant moi. Je serre les poings. Un autre phare arrive alors éclaire mes pieds qui écrasent en cet instant l’herbe boueuse. Glisse sur l’asphalte. S’évanouit à nouveau. Ça survient à intervalles réguliers. Presque un rythme. Celui de ma marche. La pause, c’est la crampe qui surgit au creux de la voûte plantaire tendant les muscles jusqu’à l’astragale.


Dans le brouillard toujours. Je sens des formes passant près de moi. Ce sont des têtes vêtues d’une longue chape de brume grise qui flottent. Elles finissent par former une procession. Des mots traversent l’épaisseur du silence : «  sévère », «  lamentation », «  pisse ».


Dans le brouillard infini. C’est comme s’il avait remplacé la nuit, comme si il n’y avait jamais eu de nuit. Tout devient étranger. Mes pas sont de plus en plus entravés. Ce ne sont pas des obstacles qui se dressent. Je ne ressens pas de fatigue. L’air est une matière organique palpitante. Les faisceaux des phares repassent. Les passants flottants repassent. La crampe revient. Mes yeux grincent. Le brouillard englouti. Je vois en face de moi :




mercredi 16 octobre 2013

Faire baver le bas peuple


"
L’assiette d’autrui nous fait saliver parfois, jamais son sandwich
"
.
Éric Chevillard - L'autofictif- 11 octobre 2013
 
 
   Devant l’éventail pléthorique des émissions culinaires qui semble satisfaire les appétits des citoyens téléphages, je nourris quelques inquiétudes sur les recettes et les sauces spécieuses employées par les chefs étoilés. Il se pourrait qu’ils veuillent en faire baver au bas peuple. Par une gestuelle idoine, ces sorciers en toques et en toc dessalent les 807 plaies et sucrent les 807 espoirs déçus du téléspectateur en lui faisant avaler n’importe laquelle des couleuvres ressemblant à une pilule du bonheur presque parfaite.

   Comme le dit le proverbe du pêcheur de carpe, il est inutile de claquer des dents au cul du brochet. Avant qu'ils ne finissent, tels des tournedos, sur le billard en raison de leurs appétits pantagruéliques, je rappelle aux esprits crédules que la plèbe ne passe pas à table pour être servie, mais pour offrir, sur un plateau d’argent, des minutes de matière grise en masse à son bon roi. L'ordre est la règle. Les maîtres queux et leur brigade savent cuisiner, avec soin, la molle cervelle des moutons et leur beurrer la raie — provoquant ainsi un trou dans les rangs de proctologues soucieux de faire campagne en faveur d’un dépistage des pathologies (pâtes au logis ?) du côlon.

   Coloniser les âmes sensibles et faire monter la conscience en neige, au niveau du ventre, avant qu’elle ne retombe comme un soufflé. Voilà ce qui pourrait se cacher sous la croustillante panure, pouture que l’on sert lors de festins préparés par les prêtres au sein des confréries de Panurge. Ainsi, une abondance d’air et de mauvaises graisses télévisuelles provoquerait un vieillissement prématuré du cortex. Attention à ne pas sucrer les fraises avant l’âge. À bon sonotone, salut !

dimanche 13 octobre 2013

Démolir mêmement Chevillard


       On a nos habitudes. Chaque 18 septembre, on retrouve les brins d’herbe d’Éric Chevillard sur son blog. Vers le 20 janvier, on découvre la version papier d’une nouvelle saison de l’Autofictif. Autre rendez-vous régulier, celui d’avec « mêmement ». Chevillard est effectivement l’un des rares auteurs, avec Marie NDiaye, à utiliser cet adverbe. Oui, on a nos habitudes. Elles nous aident à supporter le reste.


       Dans chaque roman d’Éric Chevillard qu’on lit depuis Démolir Nisard, on attend fébrilement l’adverbe. Cette attente fut longue dans L’Auteur et moi. On commençait même à douter que le livre fût écrit par Chevillard. Avec l’arrivée de la fourmi, on en vint à croire au plagiat, au mauvais pastiche écrit par Bernard Werber pour nuire à l’auteur de Mourir m’enrhume. Car l’auteur a des ennemis, certains lui préfèrent Yann Moix (oui, Yann Moix !) comme chroniqueur, d’autres aimeraient le démollir (oui, avec deux l). Mais le pastiche n’était pas mauvais. Il tenait la route, celle de la fourmi. On saluait la prouesse de Werber, on y croyait presque. On se demandait si on ne lisait pas là le meilleur roman de Chevillard (pour Werber, c’était certain), son Pedigree modianesque où il nous livrait quelques clés, sur sa vie, sur son œuvre. Enfin, tout en gardant à l’esprit, malin comme on le connaît, que le gars, Werber ou Chevillard, on n’y comprend plus rien, devait nous jouer encore un tour. Jusqu’à cette page 179 où enfin on retrouvait l’adverbe, comme une signature, comme un sceau, et dans son délire on criait à sa compagne présentement occupée à l’épouillage du petit dernier : par l’adverbe mêmement, je certifie que la paternité de cette œuvre revient à monsieur Éric Chevillard, la compagne arrêtant net son ouvrage pour pousser un grognement d’approbation, même si l’adverbe n’est pas une condition suffisante, seulement nécessaire. Avec cette page 179 donc, Werber retournait dans sa fourmilière et Chevillard nous gratifiait d’un autre Démolir Nisard, d’un autre Sans l’orang-outan, deux romans qu’on porte haut dans notre palmarès, bien plus haut qu’un Choir, qu’on goûta peu, préférant de loin la version ramassée en deuxième partie de Sans l’orang-outan. Panique soudaine ! On se mit à craindre pour le prochain opus chevillardien, il pourrait refaire le coup du développement, reprendre une partie pour en faire un tout, une métonymie d’écriture, la deuxième partie de Sans l’orang-outan représentant Choir, ce petit roman dans le roman de L’Auteur et moi, en bas de page, devenant la page entière, annoncerait-il que le prochain sera un pastiche des Fourmis werberiennes ? Allait-il, à l’instar des punaises de Choir, seules créatures terrestres dignes d’être sauvées, raconter la fin de l’Humanité, bouffée par les formicidés ? On a peur, très honoré professeur. On n’est pas fier, chère infirmière.


       Puis, alors que ma compagne passait à l’épilation de notre ourse, on tomba sur cette intrigante erreur de conjugaison page 292 : « Mais toi qui vient vers lui ». On hurla : « Toi qui égale tu, bordel ! ». Notre ourse cria, sans qu’on sût si elle approuvait la règle de conjugaison ou si elle désapprouvait la technique de la bande encirée sèchement arrachée. On ne pensait pas l’homme capable d’une telle erreur, on a des enfants en primaire qui ne la font plus. On ne pensait pas moins les éditions de Minuit la laisser passer lors des corrections. Mais un livre sans aucune faute n’existe pas, alors quoi ? Alors pourquoi s’en émouvoir ? Pourquoi ce trouble ? Un auteur qui, livre après livre, en métronome adverbial, distille un « mêmement » n’aurait-il pas le droit d’écrire un « toi qui vient » ? Tout à coup, la révélation. On connaît un autre écrivain qui fait de même. Qui, par surcroit, fut longtemps publié par les éditions de Minuit : Marie NDiaye ! On se souvient aussi parfaitement de la page 76 de Puzzle (coécrit avec Jean-Yves Cendrey). Rappelez-vous de ce : « toi qui, paraît-il, conseilla ». Une coïncidence ? Minuit, « mêmement », conjugaison approximative : on a tôt fait de comprendre la supercherie. Éric Chevillard et Marie NDiaye sont une et même personne, un seul homme, ou une seule femme. La moitié du cerveau écrit des histoires, teintées de surnaturel, traite de la différence, des rapports familiaux, et l’autre moitié raconte des idées, uniquement armé de son style, négligeant le réel et les personnages au profit d’une arche de Noé. L’un vend, remporte des prix, l’autre se plaint de ne pouvoir nourrir sa famille et n’ambitionne que le Nobel, qu’il aura sans nul doute un jour béni de sa vieillesse. Voyez-vous, tout est clair, on a deviné : Éric NDiaye est double, Marie Chevillard folle. On veut les rejoindre.


       Mais on arrête de divaguer, professeur. On attend votre camisole, très estimé professeur. On voudrait rejoindre le plus cataleptique de vos patients pétrifiés.

vendredi 11 octobre 2013


       Éric Chevillard fait le malin, du haut de l’empilement matériel de ses livres Minuit, du haut de son âge avancé qui tend mathématiquement à se rapprocher chaque jour davantage de l’âge moyen de ses lecteurs. Il peut se permettre de danser au-dessus de nos têtes mal numérisées, de se moquer des 47 lecteurs, tout autant, l’ignore-t-il ?, acheteurs de papier que de numérique, et peut-être plus encore : adorateurs de reliques de l’auteur de Démolir Nisard, adeptes guetteurs d’Alexandre Jardin dans son quartier pour lui faire des crocs-en-jambe. Ses 47 lecteurs grisonnant des cheveux et des yeux, tremblants et emportés au moindre souffle de tiroir-caisse de librairie (le 48e est mort d’un arrêt cardiaque dans un tel lieu, arrachant dans sa chute une page de Choir), constituent le noyau dur indispensable de ses acheteurs papier, des lecteurs de son blog, des participantes aux colloques et conférences sur l’auteur de Palafox : les seuls vrais amis qui resteront à l’auteur de L’Auteur et moi quand viendront des temps plus difficiles que ceux actuels où il semble que l’auteur de Mourir m’enrhume se la coule douce et palpe un max, à pouvoir snober 47 lecteurs essentiels, certainement plus primordiaux et indépassables que ses, combien de lecteurs papier ? 806 ? 807 ?



         Tout autre chose, reconnaissons au passage, et saluons, remercions, admirons, envions, essayons d’approcher la force d’Éric Chevillard de faire vaciller la bourgeoisie quand celle-ci, n’ayant de cesse de paraître dans les médias toute pomponnée de transgression et apprêtée de valeurs de gauche, montre son vrai visage à la lecture de la chronique de l’auteur d’un Feuilleton dans Le Monde Littéraire (chaque vendredi, dont nous payons, au passage, et ce jour uniquement, le tarif numérique, à Pierre Bergé et Éric Chevillard, donc), visage de l’autorité totale (sa position d’actionnaire du Monde est significative dans cette affaire), visage du vendeur de papier (et de pixels alors aussi), organisateur de prix récompensant un même papier, ne comprenant pas qu’on ne puisse pas vouloir faire vendre (il prononce "lire", ce qui serait à vous dégoûter du mot) mais utiliser cet espace pour écrire, pour créer, pour écrire sur l’écriture, pour démolir et, indirectement, faire vaciller ce beau visage fripé de collectionneur philanthrope : un bourgeois comme un autre.



L'Autofictif du 9 octobre 2013 :

De part et d’autre, le même refus d’admettre des évidences. Pour les premiers, que le format numérique offre de multiples intérêts, principalement utilitaires — recherche, stockage, légèreté, disponibilité. Pour les seconds, que la tablette abolit tout ce que le livre représentait en soi, comme objet — son identité propre, sa très proustienne qualité de madeleine, la trace griffue et toutes les éclaboussures de notre passage, la simplicité émouvante de cette vieille preuve de notre génie industrieux, puis la beauté d’une bibliothèque, la présence concrète et encombrante comme un piano de la littérature dans notre vie.


            Mais Éric ! Voyons ! Le numérique propose mêmement ses madeleineries ! Les couvertures reproduites sur des étagères de bois numérique, la manière de classer les fichiers, le choix d’une police de caractère par superstition, et les notes prises à la volée et la couleur du surlignage (j’ai même fait dédicacer un livre numérique via commentaire saisi sur la page titre), et les versions d’appareils, de supports, ces plaisirs techniques purement celui pour l’objet (et puis je n’ai pas appris à jouer du piano, la CSP dont je suis issu ne correspondant pas, alors pour l’encombrement il faudra repasser), le contact avec l’écran, doux et métallique à la fois, différent sur tel téléphone que sur telle tablette (et as-tu déjà croqué un écran ? son goût séditieux de pixel ?) dos de ladite tablette rayé également, écran ébréché uniquement, un souvenir y est lié ; et toute la faiblesse de tout ça, qui peut se perdre à tout instant, qu’un vent souffle et c’est une vie qu’il faut saisir pour de neuf… Manquerais-tu d’imagination ? Non… je n’ose le… Ou de pratique alors ? Tu sais bien que le web est un livre, des livres, pourtant… Ah… toi, l’auteur de Sans l’orang-outan qui a un jour eu la chance d’être lu par Natalie Dessay, qui osa remplacer pour sa lecture le sujet par sa présence à elle, dans ce corps à corps… Enfin, si l’on perd ce que l’objet livre avait, il faut voir que, d’une part on ne sait pas s’il ne restera pas des livres (pour enfants, de photos, d’art, à beau papier, à plier, peints, découpés : des formats et usages particuliers…) et d’autre part : et alors ?, tu te mouches dans du parchemin, toi ?

mardi 8 octobre 2013

Dépossession

         « C’est juste du cuir cousu comme il y en a 807 à Paris et un chèque. C’est pas ta peau ! »

          A peine porté. L’usure, ce sera pour une autre. Les taches, éraflures, ridules qui tanneront la surface du blouson cuirasse ou carapace, écorce pour se carapater. L’imaginer épouser d’autres formes, tomber dans d’autres bras, cette seconde peau qui la protégera aussi du froid et de la moiteur orageuse de l’air.

          A fleur de peau, impossible de me mettre dans sa peau mais la prendre par la peau des fesses pour lui faire la peau.

          Et repasser sans cesse par cet instant. Dans le bar, revenir s’asseoir et ne voir que l’absence du blouson en cuir au milieu des vêtements entassés sur la banquette.

dimanche 6 octobre 2013

Ponts et fleuves III

                   807 fois j’ai cru qu’il allait m’en parler, 807 fois il a bredouillé, buté sur les mots, enchaîné à mi-voix sur une kyrielle de Bon, alors, tu sais, en fait… avant que son regard n’aille se perdre dans le ciel gris, soleil timoré, nuages épais et loucheurs, là-bas de l’autre côté de la vitre assombrie par d’anciennes coulures d’eau. Dans ma tête, en boucle : Vas-y Manuel, vas-y, jette-toi à l’eau, parle ! Nous deux, clairement télépathiquement incompatibles, et ma méthode-Coué-pour-Manuel, noyée dès la première brasse : pas une phrase entière, cohérente, parlant de ce dont il aurait dû parler. Dans ce temps infini d’hésitation, sorte de performance axée sur un néant minuscule, et, même si nano quelque chose, le néant est toujours le néant, pensais-je, donc, tandis que le temps passait, que Manuel paraissait toujours reclus sur le mode regard infranuageux, mes doigts s’impatientaient. Mes mains souvent me trahissent, elles abhorrent l’impassibilité de mes traits, elles me poussent toujours à la sortie de route. Il faut que je crée un pont entre nous, me suis-je dit, ne serait-ce qu’un tout petit pont, un lien, un zeste de pont, une idée minuscule de pierres qui enjambent les eaux …


                 Manuel touillait son café sans sucre, tachant le journal qu’on lisait, une tache de café en forme de sirène, enfin plutôt une sirène qui ressemblerait à un silure, et regardant toujours ailleurs, là et pas là. Il l’avala d’un coup son café. Puis, ses mains étalées et ouvertes sur la table se mirent à caresser le bois dans le sens des fibres. Moi, face à lui, le regard aéré de celle qui se réjouit de peu, tellement heureuse d’avoir dompté ses doigts en les occupant à de petits projets.





                 Au moment où la pluie a commencé à cingler la vitre, le garçon, serviette blanche au bras, joues creusées et dents nicotinées, a dit, C’est pas beau de jouer avec le matériel, on n’est pas à un cours de sculpture ou de Lego.
À cet instant précis, Manuel a quitté son coin de ciel humide et, tout sourire pour le garçon de café, Elle est douée mon amie, c’est ça que vous voulez dire, je sais bien que l’Empire romain a chu, mais, moi, tout comme vous, je crois aussi qu’elle a un avenir dans le BTP.




Dominique Monteau